Lettre à Papa / Lettre à nous (qualité moyenne)

Tout droits réservés à Gabriel Léger-Savard Texte: Enfin, j’ai un peu de temps pour te laisser réapparaître, Tout d’un coup, on entend les oiseaux. Voir apparaître le vide. Je pense à toi. Ici les gens meurent à la pelleté, et…

Lettre à Papa / Lettre à nous (qualité moyenne)

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Tout droits réservés à Gabriel Léger-Savard

Texte:

Enfin, j’ai un peu de temps pour te laisser réapparaître,
Tout d’un coup, on entend les oiseaux.

Voir apparaître le vide.

Je pense à toi.
Ici les gens meurent à la pelleté, et toi tu as levé les pattes au bon moment.
La version Petit chat apeuré de toi-même aurait tellement capoté,
perdu à te cogner la tête sur les murs de la maison de fin de vie.

Entendre le vide pour pleurer le vertige.

Aujourd’hui, je me demande comment toi avant,
toi le Caribou visionnaire,
comment tu aurais réagi à ce moment-ci de l’histoire?
Je me demande, et je n’entends rien.
Je suis triste de ne pas savoir me répondre,
ton rire me manque.

Le deuil est un vide inconnu.

Je te dis ici, Papa, c’est inédit,
on a appliqué le frein d’urgence sur l’autoroute,
comme on n’aurait jamais cru.
La méfiance côtoie l’empathie,
personne n’est encore capable de nommer ce que nous devenons.

Je te dis, ici, il y’a des distances claires qui s’établissent entre les gens,
les rues sont assez calmes pour traverser n’importe où.
Devant les magasins il y a des lignes de gens dociles et prudents,
comme autant d’occasions manquées de parler,
tu aurais été le premier briser le silence des écrans.

Même si toutes les failles du système paraissent encore plus béantes et obscènes,
les humains que tu aimes se surprennent.
Pour une fois, on réapprend à courir pour se faire du bien,
pour une fois, les commis sont des nouveaux héros,
on se souvient que nos vieux existent,
que le levain est un allié,
tu aurais sûrement trouver à rire et assurément à te révolter.

Le vide est un mausolée à chérir.

J’allume une bougie à ta mémoire.
Et je nous imagine, prêts à affronter la fin du monde à grand coups de récits.
Je te imagine te réjouir des soulèvements que nous aurions tenu au printemps,
des enfants qui auraient foulé les boulevards à grand cris d’avenir vert
et des faiseux de beaux discours qui se seraient enfargés dans leurs menottes d’argent.

Mais, tout est en suspens. Tout est sanitaire.

Toi, tu es libre.
Je te souhaite de tout cœur d’être partout à la fois,
je t’espère survolant les rivières à saumons, la sirène de Copenhague,
le lichen des montagnes, les steppes mongoles et les canaux de la Seine.
Je te souhaite dans les plantes et dans l’eau,
dans le jeu et les animaux,
et dans tous les espaces que je découvrirai jusqu’à ce qu’on se retrouve à nouveau
à la fin de moi.

Le temps est à tracer des grandes lignes dans les airs, à façonner nos ressorts.

Nous ici, les vivants, nous voyons l’époque se dessiner,
au fil des arc-en-ciel de ballons colorés.
Mais nous avons besoin de berceuses,
comme pour rassurer l’enfant qui se réveille d’un cauchemar impossible à raconter.
Tout nous semblait tellement aller de soi, même si nous savions que tout était vicié.
Nous n’avons plus de choix : reprendre la clé des champs d’actions,
raviver le combat du bonheur, se tendre les mains désinfectées.

Nous avons une propension à s’attacher ce que nous connaissions, mais aussi à se créer des repères dans l’inconnu.

Nous ici, les vivants, nous nous retrouverons lentement dans l’inconnu.
Ce sera le temps de se dire des mots doux en vrai,
de rire aux larmes dans nos bras de chorales, sans que personne ne nous mesure.
Le bal ne sera pas masqué,
nos visages seront la promesse d’une mélodie nouvelle,
nos voix bâtiront de la dignité pour ceux qui en manquaient ,
nous briserons l’emprise de ceux qui nous mentaient,
nous serons des hardes puissantes, douces et belles.

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